SUR LEXIKON D’EL CONDE DE TORREFIEL
par William Fujiwara, 16 octobre 2026
Pour le dire avec généralité, El Conde de Torrefiel place sur scène des objets quotidiens ou étranges, des actions banales, des performances artistiques, une multiplicité de points de vue, des prises de parole, des changements d’échelles, des souvenirs, des couleurs, des métaphores, des techniques. Il est fait de cette hétérogénéité qui compose un monde, et qui ne va pas sans son négatif, les différents degrés de l'immonde, d'une certaine vanité de quelques institutions culturelles jusqu'à, notamment, l’horreur méconnue de l’ampleur des fosses communes en Espagne. Quel lien entre toutes ces entités ? En quoi donnent-elles à toucher une expérience du monde ? Étonnamment, El Conde de Torrefiel s’appuie sur l’ironie et la discontinuité. Une ironie étirée dans la durée sous la forme d'un vecteur de renvoi d'un fragment à un autre, par où l’horizon d’un monde s’ouvre, et une discontinuité d’un conte à un autre qui se donne pour règle de prendre à chaque fois un nouvel angle sur le réel, par une esthétique ad hoc. Comme pour un conte, pour peu qu’on donne créance à ce qu’on nous donne, Lexikon à chaque pas surprend, amuse, intrigue et, parfois, éblouit.
On est souvent habitué à une ironie par laquelle l’artiste nous dirait autre chose que ce qui est montré, par laquelle il ou elle s’en distancierait pour commenter habilement ce qu’il montre. Cette fin négative de l’ironie, qui d’ailleurs a perdu son tranchant à force d’abus, pourrait marquer la différence de l’ironie d'avec le cynisme, comme le formulent les deux artistes. Et il y a eu des rires cruels et des rires sympathiques aux ateliers Berthier. Car l’ironie s’appuie sur une entente commune, et la manière dont l’artiste l’utilise révèle la relation que l’oeuvre crée avec le public. Ainsi, l’art contemporain, qui ne cesse de jouer à s’identifier à sa caricature, renvoie à une communauté d’expériences disparates, plus ou moins directes et soutenues, faites d'attente, de déception, de lassitude, de conformisme, voire de complaisance. Mais la prise de distance de l’ironie ne prend pas toujours la forme d’un surplomb. Ainsi, la banalité d’une performance sans idée dans un grand festival d’art peut toujours, par les chemins singuliers de l’histoire individuelle, donner lieu à une réminiscence d’enfance, ou à une réflexion sur les impensés d’une conscience européenne. El Conde de Torrefiel ne rajoute pas ces pansements à un art en mal d'inspiration, mais il les prolonge comme des implications a priori indécelables de la situation initiale. C'est fait sans romantisme, sans sauvetage ni appel à la grandeur d'un art à venir ou d'un art passé. Cela se fait avec une œuvre médiocre comme cette performance du quatrième conte, ou une œuvre absente, comme cette peinture de Basquiat qu'un collectif recopie avec passion dans la nuit, à partir de la photographie et de la mémoire. Même dans la faiblesse de l'art, on ne sait pas ce que peut une oeuvre d’art au présent, dans ses implications.
Ces implications qui nous mènent ailleurs, Lexikon les tirent par une ironie installée dans la durée, souvent dans l'ennui ou la lassitude d'une idée ou d'une ficelle trop vue, mais qui subrepticement laisse poindre en son sein un élément porteur d'une tout autre perspective. C'est la femme à sa fenêtre qui dans son insomnie contemple l'immeuble en face, ses différents appartements, l'adolescent qui joue, le vieux qui fume sa cigarette, et ce collectif de peintres au rez-de-chaussée pris dans leur passion comme un phare dans la nuit. C’est une affaire de perspective : considérer que répéter les chefs-d’œuvre est un hommage et une manière d’avancer en attendant la création. L'art s'élargit, depuis la haute culture bousculée (l'académie française avec Enrique Vila-Matas) jusqu'à une culture pop bricolée (les couleurs irisées de Paradise) en passant par l'avant-garde (la Documenta de Kassel). Cette extension du domaine d'art n'a rien de nouveau. D'où la possible impression de redite, de citation, de complaisance des artistes face à un repertoire qu'ils manipulent avec virtuosité. Cependant, ce qui importe, c'est la résonance que prend un son, une couleur, ou un tissu dans le montage qu'opère chaque conte, comme ce grand voile tendu au-dessus de machines à air, qui succède à la pensée de la démesure des fosses communes en Espagne restée non-vue et non-sue, qui pulsent sourdement de tous les affects des disparu.es et de leurs proches, sans qu'on l'aperçoive, à moins que l'on tende un tissu pour donner à voir et sentir ce qui est en mouvement puissamment, ce qui se passe par là-bas. Et jamais un mille-pattes n’était apparu sublime dans ces couleurs saturées, beau et effrayant dans son mouvement qui nous fait basculer sur le terrain de jeu où un parent attend son enfant. Lexikon propose de reconsidérer la grammaire de base de notre expérience du monde, sans ajouter du nouveau, mais par un remontage de ses éléments les uns avec les autres.
Pourtant, l'ironie dans cette durée se colore d'une forme d'élégie, d'une tristesse de l'absence. La richesse d'un monde où les perspectives se succèdent, d'une dramaturgie à l'inventivité renouvelée de conte en conte, nous renvoie à ce qui, dans cette profusion, est resté impensé, ou passé sous silence, de ce qui ne participera pas à ce nouveau jour de beauté, par exemple ces cimetières et plages bondées que nous avons vus, nous, dans leur splendeur et étrangeté dans Paradise, mais qui resteront ignorés des autres. Cette saveur particulière de la mélancolie au cœur de la profusion, au sein d'une vitalité sans apparat mais non sans charme, s'éclaire par quelques phrases de l'avant-dernier conte : « « je te dis que la matérialisation d’une idée est toujours triste et incomplète. » / « Un destin est dans les bifurcations, les bifurcations sont des idées » / « je te dis que depuis toujours les théâtres sont des centres de transfusion d’idées ». Si l'on fait le pari qu'une esthétique générale s'énonce ici, comment la comprendre ? A la fois les idées (ou les concepts) constitueraient l'objet du théâtre, qui aurait à charge de les transfuser, c'est-à-dire à les faire passer dans autre chose, sans nécessairement comprendre la transfusion comme une matérialisation. Mais si l'idée est une bifurcation, alors le rôle du théâtre serait d'exposer ces bifurcations que sont les idées, c'est-à-dire de montrer ces perspectives où l'on bifurque de l'une à l'autre, de montrer comment ce plan de réalité est abandonné pour un autre, mais aussi nous ouvre à cet autre. Ces phrases n'ont pas valeur de principe ou de manifeste. Mais elles confirment cette impression que Lexikon construit son architecture conceptuelle pour permettre avec une certaine ironie mélancolique de parcourir des pans de monde.
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Vu en octobre 2026 à L’Odéon - Théâtre de l’Europe